Tandis que la créature US en Europe tangue sérieusement suite au Brexit, l’Eurasie continue son union.

2 Juillet 2016, Rédigé par Observatus geopoliticus

Le mouvement de balancier est flagrant et la concomitance amusante. Tandis que la créature US en Europe tangue sérieusement suite au Brexit, l’Eurasie continue son union.

Au moment même où l’UE perdait un membre, l’Organisation de Coopération de Shanghai tenait son sommet annuel à Tachkent, en Ouzbékistan, et accueillait nouveaux membres et partenaires de dialogue.

L’Inde et le Pakistan deviendront membres à part entière en 2017. “Il ne reste que quelques formalités” a déclaré Poutine. Avec ces deux poids lourds asiatiques, l’OCS représentera 45% de la population de la planète, 19% de son PIB et 60% du territoire eurasiatique. La “moitié du monde” échappant à l’empire, on comprend que Mackinder se retourne dans la tombe…

L’Iran, à peine “dé sanctionné”, devra attendre encore un peu. Ajoutons que, si son entrée aurait de gros avantages, elle pourrait également poser quelques problèmes. Fait rare qui mérite d’être souligné, Téhéran maintient d’excellentes relations à la fois avec les Chinois, les Indiens et les Pakistanais, et serait susceptible de jouer avec les Russes le rôle d’intermédiaire afin d’apaiser les tensions toujours existantes, quoique moins vives, entre Pékin et New Delhi d’une part, Islamabad et New Delhi d’autre part. L’Iran offrirait également à l’OCS une ouverture en or sur le Moyen-Orient et le Golfe persique.

Mais l’habitude iranienne d’intervenir, ouvertement ou sous couvert, dans de nombreux conflits extérieurs – Syrie, Liban, Irak, Yémen – entre en contradiction flagrante avec les principes de l’OCS qui fait de la non-intervention dans les affaires d’un pays voisin un axiome incontournable. Pékin est particulièrement sourcilleux sur ce point et pourrait attendre certaines garanties de Téhéran avant de donner le feu vert.

De leur côté, cinq pays supplémentaires ont fait part de leur intention de devenir partenaires de dialogue de l’organisation. Le secrétaire-général n’a pas voulu révéler les noms tout en concédant que cela concernait un pays d’Europe de l’Est, trois du Moyen-Orient et un d’Asie du Sud-est. Il se murmure qu’il pourrait s’agir de la Hongrie, d’Israël (!), de l’Egypte, de la Syrie et du Laos.

Sans vouloir manquer de respect à nos amis laotiens, l’arrivée de leur pays ne changera certes pas la face du monde, mais les autres noms sont très intéressants. Si la rumeur se confirme, cela entérine le mouvement général que nous avons documenté à plusieurs reprises ces derniers mois.

La Hongrie d’Orban fait partie de ces pays européens de plus en plus récalcitrants aux directives bruxello-américaines. Budapest souhaite la fin des sanctions contre la Russie, coopérer avec Moscou (gaz, nucléaire) mais aussi avec la Chine. On se rappelle que la Hongrie fut le premier pays européen à officialiser sa participation à la future et pharaonique route de la Soie chinoise.

L’”eurasianisation” d’Israël est l’un des phénomènes les plus étonnants de ces dernières années. A mesure que Tel-Aviv prend ses distances (relatives) avec tonton Sam, il se rapproche du monde multipolaire en train de voir le jour sur le continent-monde et ne veut pas rater le train en marche. On a vu le vif intérêt d’Israël pour l’Union Eurasienne, les propositions de coopération gazière avec Gazprom en Méditerranée orientale, même l’éventualité d’exercices militaires conjoints en Syrie (!) A tout cela, Moscou répond “Da”, mais sans pourtant lâcher ses alliés traditionnels (Iran, Assad, Palestiniens ou encore Hezbollah). Il faudra peut-être un jour se pencher sur les pouvoirs presque surnaturels semblant émaner du Kremlin qui réussit le tour de force de se faire de nouveaux amis en conservant comme alliés les ennemis de ceux-ci…

Quant à l’Egypte, ce ne serait pas non plus une surprise. Sissi est très proche de Poutine et l’a reçu comme un pharaon il y a deux ans. Le Caire dé dollarise ses échanges avec la Russie, les denrées agricoles du Nil ont allègrement remplacé les produits européens après le ping-pong de sanctions/contre-sanctions entre l’UE-US et la Russie. La demande syrienne, elle, ne sera sans doute pas prise en compte en l’état actuel des choses, mais elle est intéressante en ce qu’elle semble indiquer la confiance absolue de Damas en la victoire finale.

Ne tirons pas de plans sur la comète, il ne s’agit pour l’instant que de futurs partenaires de dialogue et non d’Etats membres. Ces candidatures sont toutefois le reflet d’une tendance lourde depuis quelques années en faveur de l’Eurasie : le centre de gravité se déplace lentement mais sûrement d’Ouest en Est. Alors que l’UE commence à perdre des membres et ne trouve de nouveaux associés que par le biais de putsch (Maïdan, quand tu nous tiens), l’OCS, l’Union Eurasienne, le nouveau système financier parallèle sino-russe ou les Routes de la Soie chinoises attirent un nombre croissant de pays. Go east young man…

Mais revenons à notre Organisation de Coopération de Shanghai qui, chose intéressante et dont nous avons déjà parlé, sort peu à peu de son rôle premier et commence à faire entendre sa voix en politique étrangère. Ainsi, la déclaration de Tachkent a appelé à préserver l’intégrité territoriale, l’unité, la souveraineté et la stabilité de la Syrie. En Ukraine, c’est la solution politique qui doit prévaloir en conformité aux accords de Minsk II (Vladimirovitch doit se frotter les mains…) Enfin, l’établissement de boucliers anti-missiles – sous-entendu en Europe de l’est et en Corée – est condamné (tsss tsss les Américains, on parle de vous…)

route soie

Les sommets de l’OCS sont également le prétexte à un grand nombre de rencontres bilatérales en marge ou les jours suivants. Le premier ministre indien a rencontré le président chinois pour discuter nucléaire, un corridor économique a été programmé entre la Russie, la Mongolie et la Chine (future partie des Routes de la Soie ?)

Et puis il y a la visite de Poutine en Chine… Les multiples provocations états-uniennes depuis quinze ans ont poussé ces deux-là à bâtir un véritable duopole eurasien.

Le président russe avait déjà préparé le terrain dans une interview : “Dire que nos deux pays coopèrent stratégiquement est dépassé. Nous travaillons désormais ensemble sur tous les grands sujets. Nos vues sur les questions internationales sont similaires ou coïncident. Nous sommes en contact constant et nous nous consultons sur toutes les questions globales ou régionales”. Xi en rajoute une couche, déclarant tout de go que les deux pays seront “amis pour toujours”. Diantre !

Le reste suit… Nouveaux projets signés d’une valeur de 50 Mds, notamment dans le pétrole entre Rosneft d’une part, Sinopec et ChemChina de l’autre. Ces contrats font suite aux projets géants de gazoducs (Altaï et Force de Sibérie, dont la construction avance) vers la Chine ainsi qu’aux prises de participations chinoises dans divers gisements en Russie. Rappelons que la Chine est devenue le premier consommateur de pétrole russe (au détriment de l’Allemagne) et que la Russie est devenue le premier fournisseur de pétrole pour la Chine (au détriment de l’Arabie saoudite) : symbole éclairant de l’intégration énergétique eurasienne.

Moscou et Pékin fabriquent un avion de ligne sino-russe, engagent la construction commune d’un hélicoptère militaire lourd assez révolutionnaire. Et il y a évidemment la vente de Sukhoïs 35 et surtout de S-400, dont la portée de 400 km changera complètement la balance stratégique en Mer de Chine orientale vis-à-vis de Taïwan et des Senkaku.

Poutine n’a pas tort lorsqu’il affirme que le stade de la coopération stratégique est déjà largement dépassé. Qui contrôle l’Eurasie contrôle le monde disait l’inspirateur de la pensée stratégique américaine. Justement, on y arrive peu à peu, mais pas dans le sens qu’il attendait. A vot’ bon coeur, m’sieurs dames, un mouchoir pour Mackinder…

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